Chapitre XIV : Station de Leicester Square : 8h45
Gaëlle avait rassemblé ses maigres bagages, les crampes d'estomac qu'elle avait ressenties le matin, en se levant, l'avaient décidée à accepter le petit déjeuner proposé par l'hôtel.
Il fallait qu'elle retrouve assez de force pour affronter l'épreuve du retour.
Elle avait décidé de loger un moment chez ses parents. Elle ne voulait pas voir son mari, encaisser ses reproches lui paraissait pour le moment au- dessus de ses forces. Quant à se rendre au travail, le lundi matin, la jeune femme préférait y penser le moins possible.
Si seulement elle avait pu attraper la grippe !
Une grippe carabinée et trente neuf de fièvre, ça au moins s'était justifiable mais ce froid.....cette angoisse qui lui serrait le cœur, ça, personne ne pourrait le comprendre, et Monsieur Pichet encore moins que les autres......
De quoi souffrait-elle ?
De névrose, de psychose, était-elle paranoïaque, pouvait-on la soigner et la débarrasser de ses visions qui de jour comme de nuit lui pourrissaient la vie.
Son père avait eu grand tort de lui offrir ces billets d'avion. Elle ferma la porte de sa chambre et descendit payer sa note.
Il était à peine 8h20, son avion ne partait qu'à quatorze heures, il lui restait donc du temps, mais d'une part, Gaëlle n'avait aucune idée des heures de départ du Stansted Express et d'autre part, elle avait vraiment hâte à présent de quitter ce pays, l'atmosphère de Londres lui devenait de plus en plus irrespirable.
Elle quitta l'hôtel, remonta la rue en regardant distraitement les devantures des librairies et pénétra dans la station de Leicester Square.
La jeune femme se dirigea résolument vers les distributeurs et acheta de nouveau son billet au guichet automatique, elle ne voulait parler à personne, elle aurait même préféré ne plus voir personne !
Elle s'engouffra dans le dédale de couloirs et d'escaliers..... sans même avoir consulté le plan. Pourquoi était -elle si sûre de son chemin ?
Elle se dirigeait sans hésitation, les lieux lui paraissaient d'ailleurs étrangement familiers .....
Gaëlle devait rejoindre la ligne de Liverpool Street via Holborn .
Elle descendit vers le quai, en ruminant ses idées noires.
Et consulta sa montre, il était 8h35....
Que de temps à attendre avant de pouvoir enfin rentrer chez elle !
-Aie !.....Perdue dans ses pensées, elle venait, sans le faire exprès, de percuter un personnage portant un imperméable et un chapeau gris.
Celui-ci, déséquilibré, lâcha ce qu'il tenait à la main pour se retenir à la rampe.
La jeune femme récupéra ce qu'il avait perdu juste avant que l'objet ne tombe sur les marches.
C'était une petite valise, Gaëlle leva les yeux et la tendit à son propriétaire mais à son grand étonnement, elle vit celui-ci remonter l'escalier à la hâte et s'enfuir en courant !
Cette attitude la déconcerta, quelle mouche l'avait donc piqué.
Le sol tremblait légèrement à présent, le métro pour Holborn arrivait, son métro !...... mais Gaëlle ne bougeait pas, elle avait baissé les yeux vers la mallette et elle la contemplait avec stupeur : une petite valise brun clair avec une fermeture dorée et apposé juste en dessous, un autocollant représentant un palmier jaune sur un fond bleu.
C'est alors, qu'elle remarqua sur le mur, à sa gauche, une grande affiche représentant un endroit paradisiaque avec plage et mer turquoise....
-Une publicité pour une destination de voyage, murmura Gaëlle......
Elle sentait la panique l'envahir au contact de la valise mais elle n'arrivait pas à en détacher les doigts.
Elle était comme collée à l'objet, les yeux rivés à l'affiche.
Qu'est-ce que ça signifiait ?.......Oh ! seigneur, qu'est-ce que ça pouvait bien signifier ?!
Elle entendait un léger bruissement sous ses doigts,
oh ! Tout léger...comme un souffle !
C'est alors que la mémoire lui revint d'un coup, elle se souvint soudain des rêves dont elle ne se rappelait jamais, ceux qui la laissaient terrifiée le matin, ceux qu'elle avait toujours préféré oublier, et aujourd'hui.......aujourd'hui, elle comprenait pourquoi !
Non ! C'était stupide, insensé......Oh ! Mon Dieu !
Elle avait l'impression d'être de retour dans ses cauchemars.....allait-elle se réveiller ?
- Oh ! Faites que je me réveille ! Que ce ne soit pas vrai !
Les voitures du métro défilaient devant elle, dans un bruit que Gaëlle jugea assourdissant mais qui eut le mérite de la sortir de sa torpeur, une image ne lui revint que trop clairement, celle d'une montre où était indiqué, 8h45 !
Plus le temps de se poser des questions si elle voulait sauver sa peau, elle devait fuir tout de suite !
Les gens commençaient à descendre.
Elle devait les prévenir.......Il fallait absolument qu'ils comprennent !
Gaëlle regarda de nouveau la mallette ?
Elle pensa :
« Débarrasse- toi de cette saleté, fais quelque chose, vite ! »
Elle déposa la valise par terre le plus doucement possible, en retenant son souffle.......elle était terrorisée ! Elle s'éloigna à reculons, puis subitement, sans même réfléchir, elle cria de toutes ses forces :
" Courez.....Courez ! run...run, il y a une bombe....a bomb!"
Gaëlle ne savait pas s'ils l'avaient comprise.
Ils devaient tous la prendre pour une malade !
De la main, elle leur indiqua le côté droit du quai, et se mit à courir dans la direction indiquée, celle qui donnait accès à d'autres escaliers et permettait de remonter à la surface.
Les navetteurs ne semblaient pas avoir réalisé...... Gaëlle indiqua la valise
That is true! There is a bomb! Une bombe!...Vite!..
Voyant la jeune femme courir apparemment paniquée, la dizaine de personnes présentes des deux côtés du quai bougèrent enfin......
Il était 8h44 !
La jeune femme posa le pied sur la première marche en direction de la sortie mais une pensée lui vint........
Thomas ! Quel était le rapport avec Thomas......si cette valise contenait bien une bombe, quel rapport avec le miroir et l'acteur.
Elle se retourna machinalement pour jeter un dernier coup d'œil en arrière ..........Oh !non pas ça !
La jeune femme resta quelques secondes pétrifiée !
Un jeune garçon était en effet resté en arrière.....
Gaëlle le voyait ôter ses lunettes noires pour consulter le plan du métro, situé à une dizaine de mètres de l'endroit où se trouvait la valise.
Le cœur de la jeune femme faillit s'arrêter, l'enfant portait un walkman sur les oreilles, il était habillé d'un pull-over rouge et son jean était largement déchiré au dessus du genoux droit........
Gaëlle sentit un courant glacial l'envahir !
Ainsi tout était bien vrai et Thomas allait finir,
là ,comme dans son rêve.......car il n'était plus temps de faire quoique ce soit !
Essayer de le sauver, ça signifiait peut-être.......peut-être....
La jeune femme ne réfléchit pas, oubliant ses quelques rudiments d'anglais, elle cria de toute ses forces en se précipitant vers lui : « Cours Thomas ! Cours .. Vite »
Le jeune garçon se tourna vers elle, elle vit ses yeux s'écarquiller , signe qu'il ne comprenait pas du tout ce qu'elle lui voulait.
Gaëlle l'attrapa par le bras et laissa tomber son sac photo pour aller plus vite.
Elle n'avait pas osé repasser devant la mallette, c'était trop juste, aussi étaient-ils partis dans le sens inverse à celui indiqué aux autres. Dans cette direction malheureusement, il n'y avait plus d'escalier, le quai se terminait une cinquantaine de mètres plus loin.
Thomas n'avait heureusement pas résisté, avait-il compris lui aussi !
La jeune femme pensa que leur seule chance en ce moment tenait au contenu même de la valise, finalement, ils avaient très peu d'espoir de sortir vivant de ce tunnel, un tunnel, c'était pire que tout et s'il y avait le feu ,avec le souffle, il ne resterait rien d'eux !
Gaëlle et Thomas virent à cet instant deux petites lumières briller dans le sens inverse.
L'autre rame pensa Gaëlle, Oh non ......
Il ne faut pas que le métro s'arrête ........
C'était trop tard !
Elle n'eut pas le temps de penser davantage, ils étaient arrivés tous les deux presque au bout du quai, à hauteur d'une grande affiche sous verre où l'on pouvait lire : « Don't cross The Mirror » Gaëlle eut le temps de voir une dernière fois l'image Thomas basculer à travers le grand miroir et eut l'intuition que leur course s'arrêterait là !
Un bruit effroyable retentit, comme provenant d'une sono poussée à fond !
La vitre vola en éclats et sous le choc de l'explosion, tous deux furent projetés à terre.
Mais le sol continuait à trembler car le métro traversait maintenant le tunnel à toute allure, il a réussi, pensa Gaëlle, il ne s'est pas arrêté, il a réussi à passer.....
La jeune femme essaya de protéger Thomas de ses bras, Un banc en bois passa au-dessus d'eux et atterrit un mètre plus loin.
Puis, soudain, tout se calma !
Gaëlle releva la tête et regarda devant elle.
Il y avait des morceaux de papier qui voltigeaient, vestiges de l'affiche, certains représentaient des morceaux de miroir d'autres l'image de Thomas réduite en lambeaux....
Mais ce n'était qu'une image !
Gaëlle et Thomas étaient tous les deux recouverts d'éclats de verre et d'une épaisse poussière mêlée à des morceaux de briques mais ils étaient vivants !