Chapitre VI : la décision
Gaëlle avait essayé de mélanger les somnifères aux petites pilules bleues mais ça n'empêchait pas les rêves. Elle n'y voyait plus Thomas pour le moment, c'était déjà ça..... mais dans son sommeil, elle arpentait des couloirs sans fins qui tournaient à droite, à gauche, qui montaient parfois ou descendaient.
Elle avait l'impression de répéter chaque nuit plusieurs fois le même parcours.
Elle était exténuée le matin d'avoir tant marché même si ce n'était que mentalement et n'osait même pas fermer les yeux pour une petite sieste durant la journée.
Elle avait pensé s'occuper du jardin qui en avait grand besoin pour se changer les idées mais elle n'en avait finalement aucune envie. Elle était soulagée lorsque Vincent partait le matin. Il devait être heureux dans son train- train monotone, du moins, il en avait l'air.
Gaëlle lui en voulait, était-il à ce point aveugle ou avait-il simplement cessé de la regarder pour ne pas s'étonner des larges cernes qui soulignaient à présent son regard bleu.
Elle n'avait plus envie de cuisiner et le laissait parler seul le soir à table en espérant que le repas se termine rapidement afin d'abréger ce tête-à- tête qui lui pesait à présent. En fait, et c'était très bizarre, elle aurait préféré être seule en ce moment. Elle n'aurait pas eu besoin de faire semblant que tout allait pour le mieux.
La date du cinq septembre lui martelait la tête.
Elle voulait aller à Londres, elle devait aller à Londres.....
Elle passait des heures à se persuader que tout cela était insensé, à se prouver par A+B qu'elle n'avait rien à faire là-bas, que bien évidemment, personne n'avait besoin de sa présence, que Thomas Robin était en parfaite sécurité et que par-dessus tout, il n'était en aucune façon lié à elle. Qu'est ce que ça pouvait bien lui faire ce qui pouvait lui arriver après tout. Il n'était pas de sa famille,
Et d'ailleurs, elle s'en fichait complètement.
Alors, arrivait le soir qui voyait une Gaëlle déjà moins rassurée monter se coucher, Oh ! pas avant une heure du matin, elle voulait être sûre que Vincent dorme déjà.
Elle n'avait envie ni d'échanges amoureux en ce moment, ni de l'entendre lui raconter sur l'oreiller ses ennuis de la journée. Vincent avait proposé à Gaëlle de prendre quelques jours de vacances au milieu du mois d'août. La jeune femme avait proposé l'Angleterre, Londres peut-être...... et d'ailleurs pourquoi ne pas plutôt y aller début septembre....tiens, le 5... Oui bien sûr c'était la rentrée ....mais bon , elle essayerait de s'arranger.... N'est-ce pas mon chéri ?
Vincent s'était donc empressé de louer à un ami un petit studio pour passer la dernière quinzaine du mois d'août dans le midi de la France !
-Tu veux y aller depuis si longtemps ma chérie.....
La jeune femme lui avait lancé un regard noir qu'il n'avait tout simplement pas remarqué.
-Ne me remercie pas mon amour, tout ça c'est pour te remercier de tout ce que tu fais dans cette maison et puis parce que je t'aime bien sûr !
Ils étaient donc partis pour la région Nice Côte d'Azur et Gaëlle devait avouer que ce changement lui avait finalement fait le plus grand bien.......Enfin, jusqu'au dernier soir !
Elle était pourtant montée se coucher ce soir là sans arrière pensées. Le soleil, les grillons, les grasses matinées et les fenêtres perpétuellement ouvertes sur une nature calme et paisible avaient eu raison de ses angoisses et elle n'était pas loin de penser : Thomas... qui ? Comment dites-vous ? Robin ?... désolée, jamais entendu parler !
Hélas bien sûr c'était trop beau pour durer.....bien trop beau !
Cette nuit, elle parcourait de nouveau les fameux couloirs ou souterrains qu'elle commençait à connaître par cœur .
Quelque chose lui semblait cependant très bizarre, elle avait l'impression de marcher depuis longtemps pourtant la montre à son poignet indiquait toujours la même heure 8H 45, la petite trotteuse avançait pourtant le long du cadran, mais rien à faire, il était toujours 8h45.
Gaëlle entendit soudain un grand bruit.
Elle pensa que quelque chose venait de s'écrouler, le plafond peut-être ?
Elle leva les yeux et vit qu'une multitude d'éclats de verre lui tombait dessus.
Elle se jeta sur le sol, les bras au- dessus de la tête,
mais aussi curieux que cela paraisse, les débris lui tombaient dessus sans la blesser......
Puis soudain, tout cessa !
Gaëlle se releva et constata à son grand étonnement qu'elle n'avait aucune coupure.
Elle se retourna...... Le spectacle qu'elle vit la pétrifia ! Derrière elle, à quelques mètres, gisait un jeune garçon, et même d'où elle se trouvait, elle pouvait voir que les morceaux de verre l'avaient blessé et qu'il ne bougeait plus !
Pourquoi la pluie d'éclats l'avait épargnée et pas lui !
Gaëlle s'approcha en tremblant, paniquée devant ce qu'elle allait découvrir....
Ses yeux s'agrandirent d'horreur .....
Le jeune garçon portait un jean déchiré au-dessus du genou droit et un pull-over rouge !
Gaëlle se réveilla à ce moment là, elle était en état de choc, elle ne pouvait décoller de sa mémoire l'image de Thomas, Thomas le petit garçon si souriant..... Thomas...... était-il ...
Non, ce n'était pas possible ! .....
La jeune femme mit plusieurs minutes à se rendre compte que ce qu'elle venait de vivre n'était qu'un rêve.
Elle n'était pas dans un couloir sombre, elle était dans son lit, le soleil faisait glisser sur elle ses premiers rayons et Vincent à côté d'elle se retournait en émettant un léger grognement. Tout était paisible, si paisible.
Comment aurait-elle pu savoir, qu'au même moment, dans le quartier d'Hampstead, un jeune garçon se réveillait lui aussi en sursaut.......
Le lendemain, les Durant rentrèrent et Vincent reprit son travail.
Gaëlle avait eu l'occasion de revoir l'affiche du film, celle que sa mère lui avait montrée, normal, la sortie du « Miroir » approchait et on en faisait la publicité partout.
La jeune femme ne la supportait plus !
Elle ne pouvait oublier le corps inerte de Thomas au milieu des débris argentés.
Elle avait emprunté à la bibliothèque tous les livres offrant un apprentissage rapide en anglais.
Elle voulait arriver à parler la même langue que le petit garçon. C'était sa seule motivation, arriver à maîtriser, même un peu, ce maudit « apprenez l'anglais en vingt jours »
Les magazines où il était question de Thomas Robin commençaient à s'empiler sur la table près du téléphone et chaque jour, elle se connectait sur le site canadien pour prendre des nouvelles de l'acteur. Il fallait qu'elle soit sûre qu'il ne lui était rien arrivé, qu'il était vivant !
Elle apprit qu'il était rentré en Angleterre depuis quelques jours. Les photos qu'elle visionnait lui montraient toujours le même sourire, toujours les mêmes yeux bleus, des yeux grand ouverts sur un monde qui ne lui était sûrement pas hostile.
Gaëlle doutait, se rassurait, il allait bien, il ne lui arriverait rien, c'était elle qui devenait folle, il fallait qu'elle consulte quelqu'un au plus vite !
Elle se décida finalement à appeler un spécialiste en maladies mentales hautement renommé dans la région : Le docteur Leroy ; le fameux Leroy pour lequel Vincent avait fait des heures supplémentaires le fameux dimanche.....
Elle tomba sur une secrétaire à la voix particulièrement aiguë.
-Un rendez-vous, madame Durant, aucun problème..... ;
disons.....Le 4 janvier à 9h ?
-Le 4 janvier à 9h, répéta Gaëlle incrédule, je vais très mal, vous ne pouvez pas me recevoir dans 5 mois !
-Hélas, chère madame, l'agenda du docteur est complet jusqu'au mois d'août de l 'année prochaine, vous bénéficiez là d'une faveur ......
Gaëlle regretta un instant de ne pas être à la place de Minou. Elle était toujours parvenue à faire soigner son chat le jour même en cas de maladie.
Il faut dire que monsieur Manet, le vétérinaire, réglait souvent le problème de cette manière : une petite piqûre et Minou repartait bon pied, bon œil....en haïssant monsieur Manet bien sûr !
La jeune femme aurait aimé que son problème se règle avec une petite piqûre et elle, c'est Monsieur Leroy qu'elle haïssait en ce moment.
Elle avait envie de commettre un meurtre mais elle se contenta pourtant de répondre....
-Vous vous fichez de moi !!
-Bien sûr, continuait la secrétaire imperturbable, de sa petite voix agaçante, si le docteur doit vous revoir par la suite, vous devrez patienter jusqu'au mois de mai
-De l'année 3020 !
-Mais madame......
-Laissez tomber.....clac ! Gaëlle raccrocha encore tremblante de colère.
Elle en voulait presque plus à Vincent du service rendu à ce Leroy qu'à ce fameux docteur au carnet de rendez-vous si chargé.
Le destin semblait décidément contre elle.
La seule solution qu'elle trouva à son problème fut de descendre à la cave où était entassée une collection de crus millésimés, collection de son mari
Il lui avait tellement fait de recommandations sur la position exacte que devait avoir chaque bouteille : l'inclinaison, la température etc...etc... qu'elle n'avait même jamais osé s'en approcher.
Mais là, elle fit plus que cela, elle saisit l'une des bouteilles au hasard et lut l'étiquette.
-Parfait !
Après les somnifères et les pilules bleues, pourquoi pas l'alcool, que pouvait-il lui arriver de pire de toute façon, voir des éléphants roses ? Au moins, ça la changerait !
Elle s'installa au salon et déboucha la bouteille.
Un quart d'heure plus tard, Gaëlle était complètement ivre et il faut le dire momentanément satisfaite de l'être !
Mais on frappait à la porte ou peut-être était-ce ce marteau qui commençait à lui marteler le crâne.
La porte s'ouvrit, quelqu'un était entré.
-Gaëlle !!
Pourquoi cet homme avait-il crié si fort, elle avait si mal à la tête... et puis surtout, pourquoi cet homme était-il son père.. Oh ! non pitié pas lui !
-Pa.....Papa
Arthur regardait sa fille incrédule.
Elle par contre le distinguait à peine, était-ce à cause de ce brouillard qui avait subitement envahi la pièce ?
-Ma parole, tu es complètement saoule !
-Quel....quel sens de l'ob...observation,
répondit péniblement Gaëlle
L'homme s'avança et prit la bouteille.
-Et pas avec n'importe quoi, tu fêtes quelque chose ?
-Oui, je...je.. suis folle, folle à lier....ça se fête non ! Tu....tu voulais quel...quelque chose ?
-T'inviter à déjeuner à la maison, Edith pensait que ce serait une bonne idée, elle s'inquiète et maintenant, je
comprends pourquoi !
Ça ne va pas avec Vincent ?
-Vin....qui ?
-Ton mari !
-ah ! oui, c'est vrai, j'ai un mari !
-Je veux que tu m'expliques immédiatement ce qui se passe et ne me raconte pas de salades.....je vais faire du café .....très fort !!
En autre temps, son père aurait certainement été la dernière personne à qui elle aurait confié ses problèmes. Mais voilà, la caféine ne l'avait pas encore totalement dégrisée et c'est pourquoi, elle lui déballa tout depuis le début.
Un long silence suivit ses paroles, ce fut Arthur qui le rompit.
-Tu dois y aller !
-Je dois y aller ?
-Tu dois aller là-bas, il n'y a pas d'autre solution.
-Tu plaisantes ?
-Tu n'es pas folle, j'en suis sûr !
D'ailleurs, dit-il en souriant, Jamais un fou ne se soûlerait à ce point .........Et tu sembles intimement persuadée qu'il faut que tu sois à Londres durant la sortie du film « Le Miroir » ça devient même une obsession !
Et bien, va donc à Londres, tu te rendras compte sur place !De toutes façons, il n'y a que deux solutions si tu vas là-bas : soit il se passe quelque chose, soit il ne se passe rien !
-Papa, il est impossible qu'il se passe quelque chose, ce n'est pas réaliste...
-Qui te parle de réalisme ?
C'était réaliste de voir le reflet de ce garçon dans l'eau ? C'était réaliste de faire ces rêves ?
Tu ne l'as pas inventé ce Thomas Robin, il existe bel et bien !
La question est de savoir pourquoi tu rêves de lui !
Qui sait, peut-être que c'est ton horloge biologique.....ça signifie peut-être simplement ton désir d'enfant....
Gaëlle riposta
-Et c'est pour cela que je l'élimine à coups d'éclats de verre ?
Arthur continuait
-Ecoute ma fille, la vie commune avec Vincent, à cause de tout cela, est devenue difficile, un petit éloignement vous fera du bien ! Je parie qu'en une seule journée, il se rendra compte de la chance qu'il a de t'avoir et toi....et bien toi, ça te permettra peut-être d'y voir plus clair !
Dés lors, pourquoi ne pas aller à Londres !
-Mais je ne peux pas, mon travail !
Tu crois que si tu rentres dans cet état, Monsieur Pichet(Il sourit en regardant la bouteille) il porte bien son nom celui-là, enfin bref, tu crois qu'il va te garder !
Gaëlle semblait abasourdie par le discours de son père, elle ne l'aurait jamais cru capable de lui parler ainsi
-Je me charge de trouver une excuse plausible à présenter à ton directeur ! ..... et, toi, occupe-toi de trouver un hôtel.
Ah !.....Il faudra aussi que je réserve ton billet.....
-Un billet.....mais de quoi ?
-Mais d'avion pardi ! Je crois qu'il y a une compagnie qui relie l'aéroport de Stansted à moindre frais, mais là, tu devras prendre le train !
-Le train....l'avion..., mais c'est impossible, j'ai horreur de ça !
-C'est déjà un début, au moins tu paniques pour quelque chose de réel.
-Jamais je ne pourrai faire cela, je ne suis jamais partie seule, jamais je ne pourrai me débrouiller à l'étranger !
-Oh ! mais si tu pourras, ce sera d'ailleurs un très bon test, voilà ce qui t'a perdu jusqu'à présent, ton manque de confiance en toi !
Et puis, c'est mieux que de vider la cave de Vincent !
Gaëlle semblait perdue dans ses pensées.....
Arthur paraissait avoir envie d'ajouter quelque chose....
Il se décida enfin.
-Tu sais, ma chérie, toi et moi, on est des artistes, c'est parfois un terme péjoratif, mais ça veut dire qu'on est peut-être un peu plus sensible que les autres.
-Et alors ?
-Je me pose souvent des questions .....tu sais, sur la vie, le pourquoi...enfin des bêtises quoi !
Bref, qui peut savoir le lien qui te lie à Thomas Robin ?
Oh ! bien sûr, tu vas me dire, c'est stupide, et c'est vrai que c'est stupide mais qui sait.......
J'ai eu une vision, moi aussi, un jour.....
-Toi ?
-Oui, répondit Arthur, je n'en ai jamais parlé à personne bien sûr, j'avais peur de passer pour un illuminé......
Mais, là où tu as vu le reflet de Thomas, juste au même endroit, dans le petit bassin pour poissons rouges.........
J'ai vu une petite fille aux grands yeux bleus, mon reflet n'était plus là, il n'y avait plus que le sien !
Gaëlle le regarda étonnée....
Arthur poursuivit en souriant.
-Tu est née dix mois plus tard, au mois de juin, alors qu'Edith et moi n'espérions plus avoir d'enfant ......
C'est pour cela .......je pense qu'il doit y avoir malgré tout une raison à tout cela ,il faut donc que tu prennes l'avion, même si tu en as très peur et que tu te débrouilles seule !
-La vérité, c'est que toi aussi papa, tu es fou, je ne l'aurais jamais cru mais finalement, ça doit être de famille !
-Non, ma fille, j'ai simplement un esprit ouvert, peu cartésien !
Oh ! Et encore une chose......je veux dire maintenant qu'il est acquis que tu vas à Londres.......tu vas me sortir de l'armoire l'appareil photo dont tu ne t'es plus servie depuis un an et tu vas me rapporter un reportage superbe !
Il continua plus bas
-Je sais que tu as déchiré les photos de l'expo et tu as eu grand tort....Elles étaient magnifiques....et tu n'as jamais été pistonnée pour cette salle !