Le Miroir partie 4 
début Ici cliquez ensuite sur "page suivante" en bas de la page  Chapitre IV : Le journal Le matin la vit se réveiller fatiguée et d'une humeur exécrable. Depuis qu'elle était en vacances, Vincent avait pris heureusement l'habitude de se lever sans bruit pour ne pas la réveiller. Aujourd'hui, lorsqu'il avait quitté le lit, Gaëlle ne dormait déjà plus mais faisait semblant d'être plongée dans un profond sommeil afin d'éviter toute discussion. Elle savait que son désarroi n'était que trop visible et elle se voyait mal prodiguer des explications à son cartésien de mari. Elle voulait lui donner l'image d'une femme équilibrée semblable à celle de ces autres épouses qu'on rencontrait dans la vie de tous les jours, celles qui parvenaient à tout gérer, mari, enfants, travail sans se plaindre. Il lui semblait que si Vincent apprenait ce qu'elle était réellement, il ne la regarderait plus de la même façon. Son réveil indiquait 8h45, Le regard de Gaëlle y resta un instant accroché, pourquoi, subitement, se sentait-elle de nouveau angoissée. Gaëlle se secoua, il était plus que temps de se lever. Un passage rapide dans la salle de bains, quelques habits enfilés à la hâte, et elle quitta la maison, sans même prendre le temps d'avaler quoi que ce soit. La jeune femme jeta un bref coup d'œil à l'arrière de la voiture.......il y avait une légère éraflure, mais bon, ce n'était pas trop grave ! Peut-être même que Vincent ne remarquerait rien ! Oui, c'était sûr......d'ailleurs, absorbé dans son travail comme il l'était, Vincent ne remarquait jamais rien, ni ses changements de coiffure, ni ses mini jupes, rien je vous dis...rien de rien ! Gaëlle s'installa derrière le volant, mit le contact et se dirigea vers la place de Gomezée Le Château où se trouvait l'unique librairie du village. Un rapide créneau pour se garer, (qui a dit que les femmes en étaient incapables) cinquante cents dans le park mètre et Gaëlle pénétra dans la boutique. Il n'y avait pour le moment aucun autre client à l'intérieur. Elle commença ses recherches avec méthode, rayon après rayon, tandis que la libraire achevait d'installer les journaux du matin derrière une étagère réservée aux best sellers. Gaëlle se trouvait juste derrière, elle se promit d'acheter quelques revues avant de partir car elle n'avait pas l'intention d'acquérir le dictionnaire complet des rêves et des songes au prix exorbitant qu'elle venait finalement de dénicher. « Valise, ah voilà.... La valise peut symboliser l'objet dans lequel on enferme les choses ou les souvenirs indésirables, elle peut aussi signifier l'envie de changement, de vacances » Cette définition ne la faisait guère progresser mais au fond, elle s'y attendait. Elle feuilleta cependant le livre afin de retourner à la lettre « m ». Elle leva les yeux pour s'assurer que la libraire n'observait pas son manège mais celle-ci était en train d'entasser quelques magazines derrière son comptoir. Elle semblait avoir momentanément oublié sa cliente. Gaëlle poussa un cri, le lourd dictionnaire tomba sur le sol et la marchande sursauta. A la une d'un des journaux installés ce matin s'étalait la photo d'un jeune garçon au sourire éclatant portant un jean et un pull-over rouge ! Stupéfaite, elle lut ...... Thomas Robin, jeune acteur révélé dans « Soleil de Juin », s'apprête à revenir en force sur grand écran dans la superproduction de John Clent « Le Miroir » La jeune femme se serait peut-être sentie mieux si la foudre était tombée devant elle, elle ramassa le gros livre qui ne s'était heureusement pas écorné et comme une automate, elle se dirigea vers l'objet de sa peur. Elle avait la sensation que toucher, même effleurer une de ces pages pouvait lui brûler la main. Elle restait là, incapable de faire le moindre geste, incapable de choisir entre acheter le journal ou s'enfuir à toutes jambes. Elle aurait sûrement choisi la deuxième solution si les jambes en question avaient accepté de lui obéir, mais elle était comme paralysée et clouée sur place ! -Je peux vous aider ? La voix qui dénotait un certain agacement eut toutefois le mérite de ranimer quelque peu Gaëlle. -Oui.... oui, je prends ce journal répondit-elle Elle s'en voulu immédiatement, pourquoi avait-elle dit cela ? -Et le gros livre ? Continua la libraire. -Euh ? non, excusez moi je vais le remettre dans le rayon, il n'est pas abîmé, vous pouvez vérifier... Deux minutes plus tard, la jeune femme sortait. Elle s'assit sur un banc, près de la petite place, et réussit finalement à retrouver son calme. La découverte n'était finalement pas si négative. Elle était entrée dans une librairie pour chercher des renseignements et on peut dire qu'elle les avait trouvés ! Même si la définition qui se rapportait au mot valise ne l'avait pas convaincue, la découverte de ce journal avec ce fichu môme en couverture était incroyable ! Et en plus, il était question de miroir. Bien sûr, tout cela n'avait aucun sens, mais cela signifiait au moins une chose, ce garçon n'était pas né de son imagination puisqu'il vivait quelque part, qu'il était paraît-il célèbre ( Gaëlle se reprocha de ne pas lire davantage la presse people) et que d'après l'article, il adorait les pizzas et le gâteau au chocolat. Thomas Robin n'était donc pas un fantôme, les fantômes ne mangeaient pas de gâteaux au chocolat, elle en était presque certaine. Mais le fait est, que çà n'expliquait rien Pourquoi le film portait-il justement le nom de la chose dont elle avait rêvé et pourquoi avait-elle vu la première page de ce journal (car il s'agissait bien de la même image) dans un étang pour poissons rouges, dans le parc d'un trou perdu qui s'appelait Gomezée Le Château. L'article lui apprit que Thomas Robin, né sous le signe de la vierge, fêterait ses douze ans le trois septembre, qu'il vivait dans un quartier au sud de Londres, que son père était docteur généraliste et sa mère scripte sur les plateaux de télévision. C'était elle qui lui avait probablement passé le virus du monde de l'image. Il avait été choisi deux ans plus tôt parmi une foule de candidats pour être le héros du film « Soleil de Juin » L'année dernière, John Clent, réalisateur mondialement connu, lui avait offert le premier rôle du film le plus attendu de la rentrée. Thomas Robin avait du charisme, un petit quelque chose qui le rendait différent des autres et qui avait fait de lui, très rapidement, une très grande star de l'autre côté de la Manche. Le garçon semblait pourtant vivre les choses assez sereinement, pas de caprices, pas d'éclats, il était même un peu étonné que les gens s'intéressent à ce point à lui. Il n'avait, paraît-il, pas changé ses habitudes, il allait toujours au cinéma et fréquentait toujours ses amis. Le journal augurait cependant que sa vie subirait inévitablement de grands bouleversements après la sortie de la super méga production. Il y avait cependant des compensations puisque le petit acteur était devenu, grâce au cachet de ce film, propriétaire d'une jolie petite fortune, même si l'article précisait qu'il ne pourrait y toucher qu'à sa majorité. -Eh bien, pensa Gaëlle, je comprends pourquoi tu as l'air si heureux toi ! L'article était suivi d'une interview du réalisateur qui se disait enchanté par le choix du casting et dévoilait quelque peu l'intrigue du film....... Celui-ci avait pour sujet l'histoire d'un jeune garçon, joué bien sûr par Thomas Robin. Celui-ci découvrait un jour, par le biais d'un miroir, que son reflet existait bel et bien dans un monde parallèle et que ce double le prenait, lui, pour un reflet ; l'impensable se produisait alors, ils échangeaient accidentellement leur place après un événement relevant quelque peu de la magie et David (le héros) devenait prisonnier d'un monde où tout lui était inversé. La production promettait une flopée d'effets spéciaux. Du jamais vu ! Gaëlle comprenait de moins en moins, elle avait l'impression d'avoir tous les ingrédients mais d'ignorer la recette qui les reliait. Peut-être n'y avait-il rien à comprendre dans cette histoire, elle avait été le jouet d'un phénomène inexplicable, il valait beaucoup mieux oublier tout cela. Mais quand même.......... Quel était le point commun entre sa vision, son rêve et Thomas Robin. Surtout qu'il n'était question nulle part de valise ....... Les pensées se bousculaient L'ordinateur placé dans un coin du salon fut la première chose qui attira son attention lorsqu'elle rentra chez elle. Elle essaya de l'éviter, de l'oublier puis, finalement, vaincue, elle céda à la tentation d'essayer d'en découvrir davantage sur son mystérieux mangeur de gâteaux au chocolat. Sa recherche lui proposa plus d'une centaine de sites de part le monde. Elle cliqua un peu au hasard. Les premiers qu'elle consulta n'étaient pas très développés, ils proposaient seulement une biographie et quelques photos. Elle eut plus de chance par la suite, elle tomba par hasard sur t.robin.com. Le site était canadien et avait l'avantage non négligeable d'être rédigé en français. Il avait l'air particulièrement documenté car il était même possible d'y visionner quelques vidéos relatant des évènements en rapport direct avec le petit acteur. Gaëlle en sélectionna une qui était consacrée à la première de « Soleil de Juin », elle avait eu lieu, il y avait presque un an, à Londres.. Sur l'écran lui apparut une rue située près de ce qui paraissait être un petit parc, une nuée de gens étaient massée de chaque côté, canalisée par des barrières. Elle découvrit un nom en haut de l'image, Leicester Square, et une date, le 5 octobre. Des personnages, qu'elle ne connaissait pas mais qui paraissaient être connus, sortaient de grosses voitures pour se diriger vers un grand bâtiment gris foncé portant l'enseigne "Odéon "A présent, elle reconnaissait parfois un acteur ou le leader d'un groupe rock mais aucune trace de Thomas Robin. Elle eut tout à coup l'impression d'un mouvement dans la foule, elle entendait les gens crier et enfin, enfin ! .... Elle le vit. Il venait de descendre d'une voiture gris métallisé, il portait un costume bleu, une petite chemise blanche, il paraissait plus jeune que sur la photo du journal, mais les yeux pétillants que lui offraient les gros plans de la caméra étaient identiques, identiques également son sourire incomparable et le bonheur qui se dégageait de lui. Gaëlle était clouée sur sa chaise, c'était la première fois, qu'elle prenait réellement conscience que l'image du journal et sa vision correspondaient à un petit garçon réel. Il remontait doucement la rue avec peine, arrêté à chaque instant par l'une ou l'autre personne. Il signait un autographe par ici, répondait ensuite à une question. La jeune femme était hypnotisée par la scène, l'enfant était minuscule au milieu de cette marée humaine. Tous ces inconnus qui n'arrêtaient pas de scander son nom de toute part ...... Le jeune garçon avait l'air de ne pas très bien comprendre ce qu'il lui arrivait, il avait l'air étonné, surpris, un peu perdu mais il rayonnait. Elle n'avait plus devant elle une image figée en deux dimensions mais un être bien vivant, capable de bouger et apparemment de déplacer les foules ! Gaëlle comprit également que, ce jour là, Thomas Robin n'avait pu qu'éclipser toutes les autres stars. Etait-ce parce qu'il semblait plus simple, plus accessible que ces célébrités qui considéraient la foule avec le regard condescendant de ceux qui savent ? Le petit garçon, lui, ne cachait pas sa joie, il posait sur les gens et les médias ses grands yeux bleus émerveillés et semblait simplement vivre le plus beau jour de sa vie, sans pudeur et sans honte. Gaëlle se leva pour faire quelques pas, son regard se posa sur le grand miroir posé au- dessus de la cheminée. Il lui renvoya l'image de quelqu'un de triste et fatigué. Elle éteignit l'ordinateur en lui lançant un regard noir. La jeune femme se sentait subitement jalouse et envieuse d'un tel bonheur, d'une réussite qu'elle trouvait si injuste ! Qu'avait-il fait pour mériter tout cela ? Il avait passé bêtement une audition, il avait tourné dans un film qu'elle n'avait même pas vu et voilà que tous ces gens l'adoraient ! Maudit gamin ! Toutes les fées devaient s'être donné rendez-vous autour de son berceau. Cela lui donnait la furieuse envie de jeter par terre le grand vase offert par belle-maman à la nouvelle année. Mais mieux valait pourtant y renoncer ! D'abord, se débarrasser de ce stupide journal. Le couvercle de la poubelle était déjà levé, elle froissa le papier et ..... et elle retint son geste. Non, elle ne pouvait pas, elle n'arrivait pas à s'en séparer et le comble, c'est qu'elle ne savait pas pourquoi. Elle s'assit à la table de la cuisine et essaya d'aplatir les feuilles chiffonnées. L'image du petit garçon réapparut mais elle était cette fois hachurée des plis qui résultaient du traitement qu'elle venait de lui faire subir. La vue du portrait abîmé provoqua chez Gaëlle un profond malaise. Pourquoi ? Après tout, ce n'était qu'une vulgaire feuille de papier...et de plus, maintenant, elle pensait bien détester ce gamin ! Elle replia le journal et le cacha sous une pile de livres dans la bibliothèque, juste pour ne plus le voir. Elle murmura en colère. -Sois heureux, Thomas Robin mais ne reviens surtout plus me jeter ton bonheur à la figure ! Elle allait oublier cette histoire de fous et peut-être même partir à la recherche des jolis petits cachets bleus que le docteur lui avait prescrits et auxquels elle n'avait jamais touché. Dans les jours qui suivirent, les petites pilules firent leur effet, Gaëlle se sentit même un rien trop euphorique. Vive la médecine ! |